Actu de l'ile Maurice
Edito

Le 21 février 1999 : Kaya s’en est allé…

Le 21 février 1999 : Kaya s’en est allé…

Il y a 19 ans de cela, un 21 février 1999, quand Kaya nous a quitté. Même la presse internationale en avait fait état, notamment La Libération de France. On peut lire : notre paisible île a connu pillage, incendie, routes coupées, au moins cinq morts, dont un policier: c’est le bilan provisoire des émeutes qui secouent l’île Maurice après la mort en prison du chanteur Kaya, incarcéré pour avoir fumé un joint de marijuana sur scène. Comment un simple joint a-t-il pu jeter l’île Maurice, réputée pour être la «Suisse de l’océan Indien», dans un tel chaos? Sous l’histoire apparemment simple ­ la bavure policière qui crée un martyr et cristallise les frustrations de la jeunesse, ­ ce sont des forces beaucoup plus troubles qui se déchaînent et font craindre le pire.

Nouvelle étouffée. Tout a commencé le mardi 16 février, avec un concert pour la dépénalisation de la marijuana à Rose Hill, ville du centre de l’île. Organisé par un jeune parti d’opposition, le Mouvement républicain, il avait rassemblé six milliers de personnes autour de quelques groupes, dont celui du chanteur Kaya, Racinetatane (lire aussi page suivante). Comme il est d’usage dans ce genre de manifestation, Kaya et quelques autres avaient allumé un pétard sur scène. Deux jours plus tard, à l’aube, la police venait cueillir à leur domicile les chanteurs identifiés; mais en l’absence de preuves elle fut obligée de les relâcher, à l’exception de Kaya, qui admettait avoir fumé du gandia, comme on dit là-bas. Dès le samedi, la famille et les amis du chanteur réunissaient la caution de 10 000 roupies (2 500F). Mais, sa libération remise au lundi pour une raison obscure, Kaya ne reverra jamais la liberté. Dimanche à l’aube, il est retrouvé mort, baignant dans son sang, le crâne ouvert, au fond de sa cellule d’«Alcatraz» ­ comme on surnomme la terrible unité de haute sécurité pour prévenus dangereux des Casernes Centrales, le QG de la police.

Le soir même, le corps est exposé au local du Mouvement républicain et la nouvelle, étouffée par les radios locales, se répand. Immédiatement, la population des quartiers défavorisés, dont il était l’idole, descend dans la rue. Les policiers sont pris à partie, trois commissariats incendiés, des boutiques pillées. Vite, la situation dégénère. D’autres communautés s’enflamment dans les banlieues, les petites villes; des barricades s’élèvent. Demande d’enquête. A Alcatraz, ce n’est pas la première mort de prévenus entre les mains des autorités: on cite au moins trois cas non élucidés ces dernières années. Leader du Mouvement républicain, l’avocat Rama Valayden demande une enquête approfondie, la suspension des policiers responsables et la fermeture des cachots d’«Alcatraz». Le Premier ministre Navin Ramgoolam, accompagné de l’épouse du chanteur, lance un appel au calme. Il promet une contre-autopsie et un débat public sur la dépénalisation, mais il est trop tard. Déjà, on annonce la mort d’un autre chanteur rasta, le seggaeman Berger Agathe, du groupe Ovajaho, foudroyé d’une décharge de grenaille dans le ventre sur une barricade. Mardi, tandis que se déroule la contre-autopsie de Kaya, des associations de quartiers et des proches de la famille tentent de calmer le jeu. Pour éviter les affrontements, ils obtiennent que le gouvernement déplace les policiers de Rochebois, le ghetto de la banlieue nord où réside la famille de Kaya et où doit avoir lieu, mardi soir, la veillée funèbre. Quelques milliers de personnes se retrouvent au stade où le corps est exposé dans un cercueil de verre avant d’être inhumé mercredi au cimetière de Rochebois.

Répression anticannabis. Les raisons de l’explosion sont multiples. Il y a, d’abord, la question de la dépénalisation. Tolérée jusque dans les années 70, la marijuana était très répandue dans l’île (les mauriciens d’origine indienne, qui constituent plus de la moitié de la population, s’en servent d’ailleurs dans certains rituels religieux). Mais dans les années 80, avec l’invasion du brown sugar et un certain nombre de scandales (quatre députés mauriciens arrêtés à Amsterdam avec plusieurs kilos d’héroïne), le gouvernement se sent tenu de sévir. Il décrète des lois draconiennes, mais au lieu d’arrêter le trafic de haut niveau (les rapports internationaux placent Maurice parmi les plaques tournantes mondiales des drogues dures), les nouvelles lois menacent surtout les petits consommateurs de cannabis. En quelques années, les condamnés pour usage de stupéfiants forment plus de 50% de la population carcérale. La mise au ban du cannabis renforce l’usage de l’alcool dans les cités (une bouteille de mauvais whisky vaut 20F), quand ce n’est pas le brown sugar. Le gandia, cultivé localement, est maintenant importé de Madagascar ou de la Réunion par la mafia. L’amalgame nocif entre drogues douces et dures est comme partout entretenu par les médias qui répercutent par exemple la rumeur grotesque, lancée par la police, que Kaya, «en manque», se serait lui-même tué en se tapant la tête contre le mur de sa cellule.

Qu’en est-il vraiment? Les résultats de la contre-autopsie, menée mardi par un chirurgien réunionnais, ne seront connus que dans une semaine, et il est peu probable qu’ils changent quelque chose à la situation.

De Kaya au chaos. Le personnage de Kaya était ambigu. Rasta, grand fumeur de gandia (le mot «Kaya» désigne la marijuana en Jamaïque), il est aussi connu pour son passé de toxicomane, et ne s’était apparemment détaché de la drogue que pour tomber dans l’alcool. S’il est l’auteur de textes touchants et forts, sa vie privée ne reflète pas son discours. Ses amis sont en train de tisser autour de sa mort une légende de saint et de martyr (il aurait chanté toute la nuit, au point d’exaspérer les matons qui l’auraient achevé; il aurait connu le nom de personnages importants impliqués dans le trafic; etc.); mais la vérité est peut-être plus sordide.

La question de la dépénalisation semble du reste, à l’heure qu’il est, bien anecdotique eu regard du chaos qui s’étend. Plusieurs morts, écoles fermées, routes bloquées, entrepôts et supermarchés pillés (notamment à Rochebois où les émeutiers ont profité du retrait des policiers pendant la veillée funèbre); la violence a largement dépassé les enjeux raisonnables. Chacun exploite la situation: les milieux conservateurs, opposés à la dépénalisation, font endosser la responsabilité des émeutes aux rastas et aux fumeurs de gandia; l’opposition, qui demandait des élections anticipées, profite de la crise pour déconsidérer son nouveau concurrent du Mouvement républicain, responsable de la campagne de dépénalisation, et enfoncer Ramgoolam; mais la dérive la plus grave est ethnique. Des quatre grandes communautés ­ indienne, blanche, chinoise et créole ­, cette dernière, qui s’identifiait à Kaya bien qu’il soit métis africain/indien, est la plus défavorisée. Lorsque Maurice, après des décennies de «miracle économique», a découvert le chômage ces dernières années, les jeunes créoles ont été les premiers à en pâtir. Hier matin, ils ont saccagé des autels hindous près de Quatre Bornes, et à leur tour les jeunes Indiens sont descendus des cités ouvrières pour en découdre avec les Créoles.

Devant la tombe ouverte de Kaya au cimetière de Rochebois, le prêtre y allait à son tour de sa petite récupération ethnique («Kaya, mon frère créole”»), Percy Yip Tong, ami de Kaya et premier producteur de seggae, déplorait cette dérive si contraire aux idéaux du chanteur. « C’est le bal des hypocrites, une bande dessinée sanglante», disait-il, penché sur la tombe. Les premières pelletées à peine jetées, la foule se dispersait en hâte avant que les émeutiers n’enflamment de nouveaux bûchers pour la nuit .