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Edito

[Édito] Ô… eau, publique ou privée !

[Édito] Ô… eau, publique ou privée !

Nous sommes à une période charnière dans le débat sur les services publics et notamment sur les services publics de l’eau. Certains militent pour l’abandon de ce qu’ils qualifient de « principes archaïques » face à une société civile qui, elle, s’inquiète du « pouvoir de contrôle qu’elle peut conserver » sur des sociétés privées chargées d’un service public. La question d’origine est : « À quand la privatisation de la CWA ? » Pourquoi ne pas la reformuler en : « Quels sont les avantages de la privatisation de la CWA ? »

Toutefois, on doit garder dans un petit coin de la tête que lorsqu’on entend parler de privatisations d’entreprises d’État, c’est souvent pour évoquer celles qui tournent mal et n’apportent pas les bienfaits escomptés. Cependant, ces cas sont-ils généralisables ?

Cette frilosité à l’égard de la privatisation lancée depuis pourtant longtemps fait qu’elle n’a jusqu’à présent connu aucune évaluation sérieuse, un peu comme s’il fallait cacher les choses. Le tabou* encore une fois. Car il y a là comme toute chose du bon et du mauvais.

En parenthèse, au concept de privatisation, le mieux c’était préférable de contourner le tabou* et évoquer un partenariat public-privé. On convient qu’il signifie en sciences économiques d’abord un mode de financement par lequel une autorité publique fait appel à des prestataires privés pour financer et gérer un ou des équipements contribuant au service public. D’ailleurs, c’est une notion qui s’est élargie dans les années 90 des contrats d’initiative de financement privé qui fait qu’en Grande-Bretagne, par exemple, des hôpitaux publics ont pu être construits par des opérateurs privés qui ont ensuite assuré la gestion non médicale de ces établissements. On est donc loin des desseins de privatisations non assumées par les signataires de la charte PPP.

En parcourant le rapport de la banque mondiale sur la réforme de l’eau à Maurice, Mark Lundell, le World Bank country director de l’île Maurice, Madagascar, Mozambique, Seychelles et Comores, a fait ressortir que « Given Mauritius’ relatively high standard of living, potable water shortages are causing increasing malaise within the population, while also being a bottleneck for economic development. » Et autre chose qui saute aux yeux : « Mauritius is already classified as a water-stressed country and without reforms, it could fall under the water-scarce category by 2020. » Un peu plus loin, Brinda Devi Dabysing, World Bank task team leader for the operation tire la sonnette d’alarme en qualifiant : « This situation is not merely the result of water availability constraints, but is also largely due to operational issues, especially those that could help better control water loss in distribution networks. »

La situation semble être inquiétante. Il y a amplement d’eau potable à Maurice. Le problème n’est pas là, mais réside plutôt dans l’accessibilité, le transport et la distribution de ce précieux  liquide aux gens. Cela requière des infrastructures, lesquelles nécessitent des investissements pour être construites, lesquels nécessitent l’accumulation de capital. Comme dans la plupart des pays, les réservoirs et les aqueducs appartiennent à l’état et sont opérés par le gouvernement.

Par ailleurs, heureusement nous ne sommes pas dans la même situation que dans les pays pauvres qui souffrent de pénuries d’eau, où le gouvernement ne dispose pas suffisamment de capital pour garantir l’accès à l’eau et le résultat est un sous-investissement chronique dans les infrastructures, ce qui laisse des millions de gens sans accès au réseau.

Quand on évoque investissements, cela se résume forcément à deux options :

  1. Augmentation du tarif d’eau.
  2. Se tourner vers le fameux PPP — Partenariat Public-Privé pour ne pas dire privatisation.

Si on remonte à 2004, une étude intéressante a été publiée par la Banque mondiale et rédigée par Sunita Kikeri et John Nellis. Ce rapport, intitulé « An Assessment of Privatization », constitue en fait une sorte de méta-analyse d’une panoplie d’études (74) ayant étudié l’impact des privatisations d’entreprises d’État à travers le monde.

  • Les bienfaits économiques proviennent simplement d’une exposition à la concurrence plutôt que du changement de propriétaire.
  • Elles entraînent des mises à pied ayant un effet négatif sur le marché du travail.
  • La majorité des bienfaits économiques finissent dans les poches d’une poignée de d’individus (actionnaires, gestionnaires, investisseurs étrangers, oligarques connectés à l’élite politique).
  • Elles n’aboutissent pas à une amélioration de la richesse au plan sociétal (welfare), l’amélioration de la performance ne provenant que des licenciements et des hausses de tarifs.
  • La privatisation améliore significativement la performance économique des entreprises, que ce soit en termes de volumes produits, de productivité, de rentabilité et de niveau d’investissement. Les données empiriques confirment qu’entre les mains d’entrepreneurs privés, ces entreprises font mieux
  • Il y a d’abord une réduction du gaspillage, engendrée par des politiques de prix plus rationnelles. On constate aussi parfois des réductions de tarifs résultant d’une amélioration de la productivité de l’entreprise.
  • L’amélioration de la productivité favorise aussi souvent des salaires plus élevés, tout comme les investissements en technologies nécessitant de la formation de main d’oeuvre.
  • Finalement, il ne faut pas oublier que les fruits de ces ventes d’entreprises d’État permettent aux gouvernements de réduire leur dette et d’augmenter leurs recettes fiscales futures.

Même si nous n’entendons parler que des exemples de privatisation qui auraient supposément mal fonctionné, il y a pourtant beaucoup plus d’exemples de privatisation qui ont bien tourné. Des projets de privatisation financés par la Banque mondiale, seuls 4% ont été un échec, menant à la résiliation du contrat.

Une chose est sûre, ce débat mériterait que l’on y consacre moins d’émotion et davantage de raison. Les dés sont jetés… peut-être. Si ce n’est pas le cas, reprenons depuis le début, car on parle de cette eau qui nous tombe dessus en trop, mais n’arrive pas à nos robinets. Il faut peut-être chercher le problème ailleurs. Bref, il y a trop justement de ‘peut-être’ pour en faire une affaire privée… ou public !